L'influence du sexe sur les qualités intellectuelles et morales n'est pas moins importante à déterminer. Quelques philosophes semblent avoir plaisir à exagérer ces différences : ils ont en conséquence assigné à chaque sexe ses droits, ses prérogatives, ses occupations, ses devoirs, et presque ses goûts, ses opinions, ses sentiments, ses plaisirs; et prenant ces rêves d'une imagination romanesque pour la volonté de la nature, ils ont dogmatiquement prononcé que tout était le mieux possible pour l'avantage commun; mais cet optimisme, qui consiste à trouver tout à merveille dans la nature telle qu'on l'invente, à condition d'admirer également sa sagesse, si, par malheur, on avait découvert qu'elle a suivi d'autres combinaisons; cet optimisme de détail doit être banni de la philosophie, dont le but n'est pas d'admirer, mais de connaître; qui, dans l'étude, cherche la vérité, et non des motifs de reconnaissance. D'ailleurs, on ne voit pas trop pourquoi un des sexes se trouverait en quelque sorte la cause finale de l'existence de l'autre. Sans doute un philosophe abeille ne manquerait pas de trouver que les bourdons ont été faits pour renouveler la race des ouvrières. L'orgueil du fort se laisse aller aisément à croire que le faible a été formé pour lui; mais ce n'est là ni la philosophie de la raison, ni celle de la justice.

J'ai établi d'ailleurs qu'une entière égalité des droits entre les individus des deux sexes est une conséquence nécessaire de leur nature; que ces droits doivent être les mêmes pour tous les êtres sensibles, doués de la faculté de raisonner et d'avoir des idées morales. J'ai fait voir que l'intérêt du bonheur commun, d'accord avec la justice, prescrivait de respecter cette égalité dans les lois, dans les institutions, dans toutes les parties du système social.

J'ai indiqué quelle serait alors la distribution naturelle des fonctions entre les deux sexes également libres, distribution dans laquelle de nombreuses exceptions rempliraient le voeu de la nature, loin de le contredire, et qui se fera de la manière la plus utile, si on l'abandonne à la volonté indépendante des individus, si surtout elle cesse même d'être dirigée par des préjugés. Mais ces préjugés disparaîtront-ils avant l'époque où la différence entre

les facultés intellectuelles et morales de l'homme et de la femme pourra être appréciée d'après des observations assez précises, assez certaines, assez répétées, pour détruire les sophismes de la vanité des deux sexes, et ceux qu'inspirent aux hommes, tantôt l'amour de la supériorité, tantôt l'envie de plaire ou de gouverner, et aux femmes le ressentiment d'une injustice éternelle, ou la fausse crainte de perdre un empire plus doux, en aspirant à la simple égalité ?

Nous savons que les femmes sont plus faibles; mais quand nous croirions pouvoir rigoureusement conclure de cette infériorité de forces physiques une égale différence dans celles de l'âme ou de l'intelligence, il en résulterait seulement que les femmes ne peuvent s'élever à la même hauteur que les hommes extraordi-

naires; mais que celles qui occupent le premier rang dans le sexe peuvent cependant laisser derrière elles la

grande majorité de l'espèce humaine.

D'ailleurs, on sait que la force musculaire, et tout ce qui contribue à la vigueur du corps, ne paraît contribuer à l'énergie des facultés intellectuelles ou morales que jusqu'au terme où ces qualités physiques sont

nécessaires pour soutenir les efforts qu'exige, soit la contention de l'esprit, soit la résistance de l'âme à ses

penchants, et ne pas céder à la fatigue, à l'épuisement qui suivait ces efforts : or, la force organique des

femmes atteint et surpasse même ce terme de bien loin.

Une révolution physique qui coïncide avec cette époque si précieuse pour l'instruction, où l'esprit

commence à devenir capable d'efforts, sans avoir encore perdu la flexibilité de l'enfance, peut sans doute

être dans les femmes un obstacle au développement de leurs facultés intellectuelles.

Une indisposition qui se renouvelle après de courts intervalles, les souffrances de la grossesse, les soins de

l'allaitement sont encore des obstacles très réels; mais s'il résulte de ces observations qu'une femme ne peut

devenir Euler ou Voltaire, il n'en résulte pas qu'elle ne puisse être Pascal ou Rousseau,

On a pensé que les femmes, douées des mêmes facultés que les hommes, mais à un degré plus faible,

ne pouvaient s'élever à la première de toutes, le génie; qu'elles partageaient tout avec les hommes, excepté le

talent de l'invention.

Mais l'analyse de ce talent montrerait qu'il ne consiste pas uniquement dans la force de l'attention

mais aussi dans la promptitude, dans la justesse des opérations de l'esprit. Or, si on suit dans l'histoire des

sciences la marche des découvertes, on en verra beaucoup qui n'ont pu exiger de combinaisons très

étendues ou très profondes, et qui sont dues, non à l'intensité de l'attention, mais à la précision, à la

finesse du tact qui l'a dirigée. Les femmes seraient donc capables de faire des découvertes de ce genre; et

il n'en resterait plus qu'une seule classe, exclusivement réservée au sexe dominateur. Mais souvent une découverte à laquelle la force du génie d'un seul homme a pu s'élever aurait pu, comme d'autres de la même nature, se partager en plusieurs découvertes successives, dont chacune n'eût exigé que de plus faibles efforts. Le

temps l'aurait amenée, si le hasard en avait écarté le génie heureux auquel elle est due. Ainsi les femmes

peuvent concourir aux découvertes les plus importantes dans les sciences même où elles sont le fruit

d'une méditation profonde; et dans les autres sciences comme dans les arts, le génie ne suppose pas cette force

qui paraît leur avoir été refusée. Mais qui sait si lorsqu'une autre éducation aura permis à la raison des

femmes d'acquérir tout son développement naturel, les relations intimes de la mère, de la nourrice avec

l'enfant, relations qui n'existent pas pour les hommes, ne seront pas pour elles un moyen exclusif de parvenir

à des découvertes plus importantes, plus nécessaires qu'on ne croit à la connaissance de l'esprit humain, à

l'art de le perfectionner, d'en hâter, d'en faciliter les progrès?

 

Les ouvrages faits par des femmes ont confirmé cette opinion, ou tout au moins ne l'ont pas encore détruite. En effet, si on ne compte que le petit nombre femmes qui ont reçu, par l'instruction, les même secours que les hommes, qui se sont livrées à l'étude d'une manière aussi exclusive, il n'est pas assez pour en tirer un résultat général. Veut-on les comparer à ceux des hommes que leur éducation première destinait à des travaux

mécaniques, à ceux qu'un instinct naturel a portés vers les connaissances les plus sublimes, dont le courage a surmonté tous les obstacles ? Alors, si on observe que la plupart de ces hommes ont fait de l'étude l'occupation, l'objet de leur vie, on voit qu'il faudrait, pour être juste, seulement entrer dans cette comparaison les femmes auxquelles il a pu être permis de se livrer à la passion d'une manière aussi exclusive. On en trouverait trop peu pour donner même une faible probabilité à la conclusion qu'on en pourrait tirer contre elles. Si, au

contraire, on veut faire entrer dans ce calcul toutes les femmes qui ont cultivé leur esprit, il faut comparer leurs ouvrages à ceux des hommes connus sous le nom d'amateurs, et l'observation prouverait bien plus en leur faveur.

 

Il y a plus : Sapho fut longtemps le seul poète eût peint avec vérité, avec force, la passion de l'amour. Ou le génie du style n'existe pas, ou les Lettres de Sévigné en offrent des exemples; ou le génie de la composition, celui de l'expression n'existe point dans les romans, ou ceux de La Fayette en présentent des

traces; il faut encore ou l'exclure du Roman sentimental, et le refuser à Richardson, ou l'accorder à Miss Burney.

 

Je ne puis trouver de semblables exemples dans les sciences; mais le nombre des femmes qui les ont portées au

point de pouvoir y faire des découvertes est presque nul. L'histoire n'en présente même à peine qu'une seule, la

célèbre Agnesi. Les ouvrages de la belle Hypatie, assassinée dans l'église d'Alexandrie par les moines aux

gages de saint Cyrille, ne sont pas venus jusqu'à nous. Nous ignorons également jusqu'où elle portait ses

connaissances, et si ses ouvrages renfermaient ou non des vérités nouvelles. Or, en comparant le grand nombre

d'hommes qui ont porté leurs études à ce point au petit nombre de ceux qui ont fait des découvertes, on verra

qu'on ne peut tirer aucune conclusion probable d'un exemple unique.

 

Si on cherche à comparer l'énergie morale des femmes à celle des hommes, en ayant égard aux effets nécessaires de l'inégalité avec laquelle les deux sexes ont été traités par les lois, par les institutions, par les moeurs, par les préjugés, et qu'ensuite on arrête ses regards sur les nombreux exemples qu'elles ont donnés de mépris de la mort ou de la douleur, de constance dans les résolutions et dans les sentiments, d'intrépidité, de courage, d'esprit ou de grandeur, on verra que l'on est bien éloigné d'avoir la preuve de cette infériorité prétendue. Il n'y a donc que des observations nouvelles qui puissent répandre une véritable lumière sur la question de l'inégalité naturelle des deux sexes.

 

 

1. Les deux amants qui, se rencontrant le premier jour, ignorant

réciproquement la langue de chacun d'eux, et qui, en se retrouvant,

s'aperçoivent qu'ils se sont accordés pour l'apprendre et sont éclairés

sur leur amour mutuel. La princesse de Clèves qui, voyant à côté

d'elle Nemours plongé dans le silence et l'immobilité d'une rêverie

profonde, tourmentée de son idée, lui dit : Monsieur, laissez-moi

tranquille (note de Condorcet).