Frank Tipler,
la théorie du point-oméga et la physique de l’immortalité
Dans
son livre best-seller « Physics of Immortality » l’auteur, Frank Tipler, prétend établir une théorie scientifique
testable qui prédit l’existence d’un Dieu omnipotent, omniscient et transcendant,
qu’on peut donc identifier avec le Dieu des chrétiens, ainsi que la
résurrection future de tous les êtres humains dans un lieu identifiable au
Paradis, mais qui serait en fait une simulation informatique d’une puissance
phénoménale. J’entends d’ici mes lecteurs se demander pourquoi je perds mon
temps à lire de telles foutaises. C’est que Frank Tipler
est un spécialiste reconnu en relativité générale et en cosmologie, et que son
livre est une démonstration parfaite qu’un scientifique peut à l’occasion
produire de la pseudo-science. La leçon est à mon
avis d’autant plus importante que les affirmations de Tipler
semblent reposer sur des arguments véritablement scientifiques, issus notamment
de la théorie de l’information et de la cosmologie. Le lecteur peut alors être
tenté de croire l’auteur sur parole, car après tout il s’agit d’un
scientifique, et si une controverse surgit, il peut être amené à penser que
c'est une controverse scientifique. Deux conséquences fâcheuses sont alors à
craindre : la première est que le public soit trompé sur le caractère
scientifique de certaines affirmations, la seconde est qu’il sombre dans un
scepticisme généralisé : puisque ces experts ne sont pas d’accord entre
eux, qui croire ? J’ai
déjà eu l’occasion de soulever ce problème, que j’ai appelé « le piège
de la querelle d’experts » lors de l’affaire Bogdanoff.
La diffusion par Arte d’une émission à la gloire des élucubrations
d’Anne Dambricourt-Malassé en fut un autre
exemple. Plus généralement, tendre ce piège de la querelle d’experts est
typique des partisans de l’intelligent design, en fait il constitue l’essence
même de cette pseudo-science. Il convient d’ailleurs
de signaler que Frank Tipler est membre de l’International Society for Complexity,
Information and Design, bien que dans son livre
il dise adhérer au darwinisme. Il y a toutefois des différences notables entre
ces mystifications. Les Bogdanoffs sont passés
maîtres dans l’art de générer du jargon d’aspect scientifique et d’en tirer des
conséquences sans que quiconque puisse vérifier la validité de leurs prémisses.
Les partisans de l’I.D. oublient volontairement les
faits qui les dérangent et ressassent l’argument du Dieu des lacunes (en
remplaçant le mot « Dieu » par « dessein intelligent »).
L’ouvrage de Tipler ne ressemble pas à première vue à
une mystification volontaire, mais plutôt à un acte d’auto-persuasion.
Par ailleurs il ne cache pas ses intentions : il affiche clairement dès la
première page qu’il va établir l’existence d’une théorie de Dieu et de la
résurrection. En cela il est original et sa « théorie » mérite d’être
examinée. La voici en quelques lignes, il s’agit de la théorie
du point-oméga, terme emprunté à Theilhard de Chardin.
Tipler
fait une hypothèse, et en cela il prétend être économe, c’est que la vie
intelligente doit persister pour toujours. Il en tire un certain nombre de
conclusions, qu’il appelle des prédictions :
1) l’univers doit être fermé,
2) la
frontière du futur de l’univers est constitué d’un
point mathématique, le point-oméga, que Tipler identifie à Dieu,
3)
un certain nombre de « prédictions » sur la densité d’énergie
dans l’univers, la masse du Higgs etc…
Ici
on peut être tenté de classer le dossier : toutes les données les plus
récentes convergent pour montrer que l’univers n’est pas fermé. Cela serait une
erreur méthodologique et stratégique car cela reviendrait à reconnaître les prédictions
de Tipler comme de vraies prédictions scientifiques.
Or elles n’en sont pas pour deux raisons. La première est que la façon dont il
les obtient à partir de son hypothèse tient plus du rêve éveillé que de la
science, mais je ne vais pas m’attarder sur ce point. La seconde raison, qui
est la plus déterminante et sur laquelle je vais me concentrer, c’est que son
hypothèse n’est tout simplement pas scientifique. En effet, une hypothèse
scientifique, pour être acceptable, doit être suffisamment claire et
« bornée ». Par bornée j’entends que les termes utilisés pour énoncer
cette hypothèse ne doivent pas eux-mêmes renvoyer à d’autres hypothèses et
ainsi de suite. Autrement dit, pour être scientifique, une hypothèse doit
contenir moins d’information (être totalement explicitable en moins de mots)
que les phénomènes qu’elle est censée expliquer. Par exemple l’hypothèse de
l’existence des atomes était une hypothèse parfaitement licite au XIXe siècle, car l’existence d’un petit nombre d’atomes
capables de s’associer permettait d’expliquer la formation d’un grand nombre de
composés chimiques. Cette hypothèse ne paraissait pas accessible à l’expérience
à un certain nombre de chimistes de l’époque, qui la rejettaient
pour cette raison comme non-scientifique. Pourtant
elle l’était, et l’existence des atomes fut attestée par des expériences de
plus en plus directes au XXe siècle. (Notons
également que l’atomisme permettait de réduire la thermodynamique à la physique
statistique, ce qui renforçait encore le caractère scientifique de cette
hypothèse, et fournissait même un premier argument indirect en sa faveur.)
L’hypothèse
que la vie intelligente persiste pour toujours ne répond pas du tout à ce
critère. Il n’échappera à personne que la vie intelligente est un phénomène
complexe, dont la définition même est problématique. Tipler
est conscient du problème et croit s’en tirer en invoquant le test de
Turing. Bien qu’il s’agisse d’un critère pratique, ce test ne peut pas
constituer une définition utilisable de l’intelligence puisqu’il est nécessaire
de disposer d’un exemplaire de vie intelligente pour en reconnaître un
autre ! Il y a là un cercle vicieux. Bref, la théorie de Tipler n’est pas scientifique car elle prétend expliquer ce
qui est simple et bien défini (la topologie de l’univers par exemple) par ce
qui est complexe et mal défini. (Incidemment, il en va de même du
« principe anthropique », à propos duquel Barrow et Tipler ont commis un ouvrage.)
Il est assez clair par ailleurs que l’hypothèse de la persistance à tout jamais
de la vie intelligente est par principe infalsifiable. De ce point de vue
également la théorie de Tipler n’est pas
scientifique.
Il faut cependant reconnaître que les raisonnements que Tipler
établit à partir d’hypothèses non-scientifiques sont
souvent intéressants, au moins pour l'amateur de science-fiction, et que son
livre ne manque pas de perspicacité par endroit, notamment dans les parties les
plus philosophiques et théologiques. Pour résumer le tout par une formule, je
dirais que si la science c’est la raison et la méthode, le livre de Tipler est un bel exemple de raison sans méthode.
Néanmoins
il ne faudrait pas ignorer un autre aspect du livre qui me semble capital et dont
je veux parler maintenant : le désir de rationnaliser
ses croyances.
En
France comme dans de nombreux pays, la foi et la science sont clairement
séparées. Cette séparation, dont nous avons déjà été amené à parler, se traduit pour
les religieux à renoncer à prétendre énoncer des vérités objectives et à se
contenter de « vérités de foi ». De plus, la tolérance religieuse des
sociétés démocratiques rend nécessairement ces « vérités de foi »
multiples et contradictoires. Les religieux se voient donc contraints d’adopter
une position relativiste d’autant plus inconfortable qu’elle est totalement
contraire aux écrits saints qui prétendent sans détour apporter à l’homme une
vérité absolue et objective émanant de Dieu. Pour les religieux les plus
« durs », cette position est intenable et signifie la mort à terme de
la foi : la séparation leur sera donc à jamais inacceptable. En ce qui
concerne Tipler, les choses sont claires : si la
religion ne devient pas une théorie scientifique, elle mourra. L’objectif qu’il
s’est fixé n’est donc rien moins que de sauver la religion. Une telle
entreprise peut paraître incongrue dans un pays ou la séparation est
globalement acceptée par toute la société. Elle ne l’est pas au pays du créationisme et de l’intelligent design. Tipler cite d’ailleurs un fait qui illustre parfaitement ce
propos : un membre du congrès a un jour demandé à Steven Weinberg, qui
était venu plaider en faveur de la construction d’un accélérateur de particules
devant les parlementaires, si sa machine permettrait de trouver Dieu. Le
physicien a bien sûr refusé de répondre. Tipler, lui,
répond par l'affirmative à la fin de son livre, dont la dernière phrase
est : « Religion is now
part of science. ». Malheureusement pour lui, se fixer un but et chercher
à l’atteindre par n’importe quel moyen n’est pas une bonne façon de faire de la
science.
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